Concept architectural : l’entrelacs
« ENTRELACS. n m. (XII e ; de entrelacer). Ornement composé de motifs entrelacés, dont les lignes s’entrecroisent. » Petit Robert
L’entrelacs : « Entre les couleurs et les visibles prétendus, on retrouverait le tissu qui les double, les soutient, les nourrit, et qui lui n’est pas chose, mais possibilité, latence et chair des choses. » Maurice Merleau-Ponty
Dès aujourd’hui, Taïchac s’offre au regard comme un modèle d’entrelacs : Composé de bâtisses d’âge, de forme, d’élévation, d’orientation très différentes, étroitement entrecroisées, cet ensemble bâti complexe s’étend et s’inscrit remarquablement dans le paysage alentour - lui-même tissé de main d’homme (murettes, vignes, prés et oliveraies) et de nature (roches, garrigues, bois taillis et forêts) -, pour l’exhausser. En sorte que ce qui fait de Taïchac un site sublime est cet entrelacs même du naturel et de l’artificiel, le lacis de leurs lignes et de leurs formes, ainsi que de leurs marges etc.
→ Recréer (architecturalement) Taïchac : inventer un nouvel entrelacs en écho et au fil de l’entrelacs déjà existant.
• 3 nouveaux motifs, 3 nouveaux dess(e)ins :
Le « château » : un lieu d’art ouvert au large public
La « ruelle » : un lieu d’hébergement pour une clientèle ciblée
Le « L » : un lieu d’habitation/travail purement privé
Chacun de ces « motifs » devant avoir son espace propre extérieur (l’avancée sud et un débord ouest et nord pour le « château » ; la « ruelle » elle-même et un décrochage sud/ouest pour l’hôtel ; la « cour » et une partie du cimetière pour la résidence principale), cette coupure du lieu-dit Taïchac en trois espaces inédits dicte et appelle une nouvelle couture des lieux, qui ne fasse pas patchwork, c’est-à-dire ne rompe pas le tissu de Taïchac, mais propose une nouvelle passementerie. D’où un soin « de dentellière » à accorder à tous les espaces d’entre-deux : entre ces trois lieux construits, imbriqués au plus près, mais aussi entre leur unité bâtie, leur espace propre jardiné ou paysagé, et l’environnant naturel cultivé et/ou inculte, s’étant à perte de vue, ad infinitum.
• 5 fils tressés (les matières) / 5 double-binds (les manières) à entrelacer :
- Ancien / nouveau → conserver / innover
- Naturel / artistique → sauvegarder / créer
- Ouverture / clôture → accueillir / protéger
- Local / global → enraciner / rayonner
- Forme /flux → séjourner / passer
1 L’entrelacs ancien / nouveau ( → conserver / innover) : Une pratique anachronique.
Préambule : si aujourd’hui l’idée d’allier restauration et intervention contemporaine est devenue une idée commune en architecture – on parle alors de greffe !-, le plus souvent cet alliage (au sens alchimique) entre ancien et nouveau ne prend pas, parce qu’on a affaire à une juxtaposition ou une superposition des deux éléments :
Soit le « façadisme » : on garde l’enveloppe extérieure, on la vide, et on remplace tout aménagement intérieur par des installations modernes sans rapport charnel avec le squelette sauvegardé (ex : beaucoup d’immeubles haussmanniens transformés en bureaux à Paris).
Soit ce que j’appellerai « le vitrinisme » – l’opération exactement inverse –, qui consiste à construire autour de vestiges laissés en l’état, une paroi transparente qui protège l’ancien, comme dans le formol.
Dans les deux cas, on est dans le syndrome de la boite - où contenant et contenu restent extérieurs l’un à l’autre -, ou mieux, de la désincarnation et du cercueil – où peau (c’est un mot qu’adore l’architecture contemporaine) et anatomie des lieux ne font plus corps.
Les deux procédés dénient toute vie et sur-vie au bâti ancien.
A contrario , une architecture de l’entrelacs propose d’enlacer ancien/nouveau en(tre) extérieur et intérieur par :
Une architecture passe-muraille, qui traverse les parois et subvertit la distinction spatiale du passé et du présent (ex : des balcons et des serres contemporains en prolongation de façades restaurées selon la tradition / des aménagements intérieurs entremêlant des éléments rustiques d’origine – mur de refend en pierre, vieille charpente avec chevrons et volige apparente comme dans les granges – avec des installations et des finitions « urbaines » – coursive métallique et certains sols en béton lisse).
Une imbrication complexe des espaces restaurés et créés (ex : l’occupation et les extensions des espaces du « château » déjà dessinées par Christine ; l’intrication des chambres de l’hôtel et la sinuosité de leurs modes d’accès, contrebalançant le parallélisme « de caserne » de la « ruelle » ; l’asymétrie des volumes à approfondir par nécessité technique et fonctionnelle – rendre le maximum de chambres et d’espaces modulables ; faire passer des conduits techniques (puits de lumière, ventilation etc.) – et pourquoi pas admettre un atelier transmuable en chambre, et réciproquement.
Un mixte des matières partout mis en oeuvre : aucun volume, nulle surface ne doit apparaître ni purement ancienne, ni simplement moderne : pierres, terres cuites, chaux, béton, bois, métal, verre et chanvre etc, tous ces matériaux (tous écologiques) doivent perpétuellement s’interpénétrer.
Tout cela appelle des interventions ponctuées, rythmées, qui conjuguent ouvertement conservation et innovation :
Toute mesure conservatoire passe par des procédures novatrices (ex : reprise de sous-œuvre par injection de béton), qu’à l’ordinaire – dans les Monuments Historiques – on s’évertue à vouloir cacher, camoufler, effacer sous des apparats à l’ancienne.
Corollairement, toute innovation – d’abord écologique - n’est souvent que la redécouverte d’un passé oublié (ex : l’orientation des bâtiments, la récupération des eaux de pluies ou le puits canadien etc), ce que les « inventeurs » de ces nouveaux brevets trop souvent omettent de mentionner.
En contraste,
Une architecture de l’entrelacs revendique et rend manifeste cette maintenance du passé par le présent (ex : le cloître XIVe exhumé à Sant Pere de Rodes, soutenu par des IPN et poteaux métalliques), et cette soutenance du présent par le passé (l’ « assainissement par macrophytes » n’étant que la redécouverte de l’ingéniosité des toilettes dans le jardin de grand-mère ; une éolienne individuelle, que le retour futuriste au moulin d’antan).
Pour cette architecture « immoderne », l’invention écologique s’entend le plus souvent au sens spéléologique : inventer une grotte « n » ‘est « que » découvrir, mettre à jour un lieu évidemment déjà existant, mais jusque-là laissé dans l’oubli. Pour y vivre et l’habiter, maintenant. Bref, l’art de cette architecture se définit aussi – en parfaite cohérence avec les choix du C.A.M.I., dont elle entend forger l’espace – « comme l’écho d’un déjà existé qu’on invente ».
2 L’entrelacs naturel / artistique ( → sauvegarder / créer) : Une écho-poétique.
Comme osément, mais littéralement sublime – sub-limen en latin signifie en-deçà ou/et au-delà de la limite –, l’architecture de l’entrelacs, par essence écologique, entend (dé)montrer l’interpénétration de l’art et de la nature.
Le motif artificiel de l’entrelacs (le tissage entre fils de trame et de chaîne) trouve sa meilleure illustration dans l’entrecroisement des motifs végétaux (feuillages et ramages). Réunissant lignes organiques et formes rectilignes, son idéal formel serait le nid . Son dicton : Laisser entrer la nature, faire sortir l’art, pour qu’ensemble ils ressortissent.
Laisser entrer la nature : c’est d’abord laisser pénétrer les éléments extérieurs (la lumière solaire et l’air extérieur, la chaleur/fraîcheur du sol comme celle du ciel ou de l’eau), c’est aussi faire que nos intérieurs soient façonnés de matériaux écologiques – pierre, sable, terre (cuite ou crue) et bois, chanvre et chaux, paille ou liège etc –, c’est encore laisser pousser sous serre et en interstices des plantes, qui apporteront oxygène et ombrage, luxuriance à foison. C’est aussi bien ouvrir des fenêtres-tableaux qui dé-limiteront jardin clos (hortus) et paysage infini (ex : baie atelier, et ouvertures du cloître sur le « château »)
Faire sortir l’art : c’est d’abord vouloir que les créations à Taïchac se mêlent et se confrontent à la nature (ex : sculpture de Denis Monfleur soumise à toutes les intempéries, concert de Douglas Guarneri donné en pleine tramontane en 2006) ; c’est aussi désirer que les œuvres sortant du « musée » soient exposées dans les chambres, quand d’autres ponctueront les espaces extérieurs de l’hôtel – cloître, patio et jardin –, et d’autres encore, rythmeront et/ou danseront dans la « combe » aux paysages vagabonds etc. Mais c’est avant tout réaliser un projet d’architecture – l’art le plus visible extérieurement, le seul vivable intérieurement – à l’aune du site exceptionnel de Taïchac. Soit : donner le la au diapason, en résonance d’un déjà-là resplendissant.
Pour qu’art et nature ressortissent : c’est les jardins de la « combe » aménagés-délaissés par – ou selon les principes – de Gilles Clément ; c’est la terrasse « végétalisée » pour recevoir public, sculptures et nature imprévue devant et au dessus du C.A.M.I. ; c’est les parois arborées du cloître imaginées par Christine, sa « chambre d’herbage », ou une cabane blottie dans un arbre. Ce sera le critère premier (primordial, principal et primesautier) de notre projet à Taïchac : serons-nous capables d’y créer un saut de renouveau, un air de premier temps, de printemps, au contraire de tout prime-time ?
En tous cas, ce laisser ou ce faire, ce laisser-faire s’entre-pénétrer l’art et la nature transforme les relations de la sauvegarde et de l’avant-garde :
Sauvegarder, c’est garder sauf, intact et intouché, le réel reçu en legs (la nature et/ou le sacré)
Créer, c’est donner existence à ce qui n’existe pas (c’est la poésie de tout art)
Paradoxe : ni la sauvegarde, ni l’avant-garde proprement dites, ne peuvent réellement exister : elle ne sont capables de se réaliser qu’à trahir leurs desseins respectifs, ou à s’entr’allier.
A ne toucher à rien, la sauvegarde condamnerait ce qu’elle prétend protéger, à la ruine certaine.
En prétendant créer de rien, ex nihilo, l’avant-garde démontre qu’en partant du néant, on ne fait à coup sûr qu’arriver à la vacuité et à la vanité.
Ainsi, de même que sauvegarder exige de toucher à l’encore existant, pareillement créer nécessite de puiser – ce que le mot allemand pour création, die Erschöpfung, dit explicitement – à la source du déjà existé.
L’économie de l’entrelacs explicite – c’est-à-dire fait sortir de ces plis – cette relation réciproque du sauf et du neuf, de la nature et de la culture :
- Il n’y a de sauvegarde naturelle que par touches artificielles (c’est le paysage) - Il n’existe de création artificielle qu’en écho au naturel (c’est l’entrelacs)
3 L’entrelacs ouverture / clôture ( → accueillir / protéger) : Une optique du partage.
« Recréer Taïchac » entrecroise trois espaces bâtis distincts : l’un purement privé (le « L », à usage mixte habitation/travail), le second ouvert à tous les publics (le C.A.M.I.), le troisième ouvert à une clientèle de choix (l’hôtel). Aussi se posent-elles ici les questions (architecturales/paysagères) de la conjonction espaces privés/espaces publics, de leurs entre-deux, interstices et transitions, avec toute l’ambiguïté du partage. Le partage est un mot ambivalent : il désigne aussi bien la mise en commun des biens et des espaces (un repas partagé), que son contraire, le départage, la séparation et la dislocation (le partage d’un héritage). Le partage entrelace communion et séparation.
L’entrelacs ose et aime dessiner une architecture du (dé)partage, qui distribue, réunit et distingue des espaces privés ou privatifs, collectifs et publics, tous traversés, entrecroisés de passages, de seuils et de transitions. Pareillement, l’entrelacs sait aussi devoir relever le défi d’une autre économie de la lumière que le clair ou l’obscur, le jour ou la nuit : il explore la pénombre – le paene-ombrae : littéralement le presqu’ombre –, se renforce du clair-obscur en peinture comme en photographie, et s’efforce à inventer des nouvelles formes éclairées, ajourées, ombragées.
L’architecture de l’entrelacs, qui affirme le (dé)partage, porte soin à la dé-limitation privé / public, clair-obscur :
La dé-limitation du C.A.M.I. ouvert aux plus larges publics et aux espaces extérieurs tous azimuts présidera à une limitation subtile de son espace propre (ex : murette au Sud en continuation du muret du champ d’oliviers à l’Est).
La clôture choisie de l’espace hôtelier – hautement souligné par le cloître créé – devra pourtant s’ouvrir aux autres espaces de Taïchac (ex : ouvertures ajourées sur le château et le paysage alentour).
Inversement, l’espace privé du « L », s’il connaîtra des passages limitrophes avec le C.A.M.I., n’offrira aucun accès direct par devant - sinon une « frontière » végétale –, ni vue par derrière – hors un vitrage-miroir.
Toute la difficulté consistera alors à entrelacer ces trois espaces et leurs entre-deux (ex : entre le cloître et la rampe d’accès handicapés au C.A.M.I., une simple voie-camion gravillonnée est inenvisageable, qui signifierait un no man’s land ou un espace mort, c’est-à-dire le contraire de l’entrelacs. Idem pour le passage des visiteurs entre le cloître et le rocher du « L »). Imaginons une déambulation libre, sans corridor, incurvée, mais non somnambulique, et pourtant dictée !
L’entrelacs ouverture/clôture implique aussi :
De mêler des pièces très éclairées par de grandes ouvertures (aux multiples orientations, y compris zénithale), et des coins plus intimes, obscurs ou ombragés.
De laisser jouer des claires-voies, des jalousies et des moucharabiehs, des brise-soleil et des nouveaux puits de lumière pour créer des rais d’ombres et de lumière (ex : ombres portées des chevrons pour la verrière zénithale de la « Grange »).
De faire un jeu très subtil de couleurs chaudes et froides (camaïeu de teintes claires pour les murs, avec certaines surfaces plus foncées, comme les sols peut-être).
Cette architecture chaleureusement d’accueil doit s’entrecroiser avec des mesures de protection contre les éléments hostiles, selon la logique ambivalente de l’hospitalité/hostilité (hospis/hostis) :
→ Accueillir les clients, les visiteurs, les étrangers, mais aussi recueillir les éléments favorables (la lumière du soleil, l’air qui rafraîchit, l’eau de pluie etc.).
→ (Se) protéger contre les éléments hostiles – par une surisolation des parois extérieures, ou par la création d’un mur paravent à l’ouest du cloître–, mais aussi vis-à-vis des personnes inamicales ou ennemies à Taïchac (ex : des gens bruyants ou grossiers, pour ne pas parler des cons). Hélas, on ne connaît pas de para-cons !
4 L’entrelacs local/global (→ enraciner/rayonner) : Une topique utopique.
Le concept de l’entrelacs surgit et se fonde de la rencontre de deux pensées contemporaines apparemment hétérogènes, qui en fait se font écho l’une et l’autre : la théorie physico-mathématique du chaos (toute action locale a des répercussions globales : un vol de papillon en mer de Chine peut provoquer un ouragan dans le Golfe du Mexique), et la méditation écologique de la survivance (penser globalement /agir localement : en retraitant mes déchets, je contribue à sauver la planète in petto et de facto. Aussi l’architecture qui découle de l’entrelacs pour lui donner visage, est-elle de nécessité métissée, c’est-à-dire indigène et cosmopolite, territorialisée / transfrontalière, « propre »&« impropre » . Elle :
→ Conjoint capacité d’autonomie en EnR et obligation de raccordement au réseau Edf – sachant que l’autarcie relève toujours de la mystification et de l’anorexie. → Entremêle matériaux autochtones et matières allogènes (ex : murs en pierres locales/ dallages importés, boiseries d’essences entremêlées). → Enlace savoir-faire manuels et façons high-tech (ex : panneaux solaires posés sur murs en pierres sèches, ou pierres taillées montées sur IPN). → Entrecroise schémas vernaculaires et formes venues d’ailleurs (ex : enrichir la géométrie cardinale des lieux par les lacets du C.A.M.I. & de la piscine). → Laisse « se greffer » végétation méditerranéenne et plantes exogènes etc.
Cet entrelacs du terroir et de l’utopie se traduit aussi par des éléments d’architecture qui enracinent l’habitat dans le lieu, et d’autres qui le font rayonner au-delà des frontières
→ Garder un aspect rural en laissant certaines façades inchangées (ex : mur ext. ouest de la grange ou Tour du « château »), quand d’autres parois devront être totalement innovantes (ex : vitraux à l’entrée du C.A.M.I., baies vitrées du restaurant, mur végétal (?) – tout n’étant pas encore envisagée !)
→ L’installation de la sculpture de Monfleur comme symbole inter-national du C.A.M.I. devra traduire l’entrelacs de l’histoire locale oubliée (le refuge d’Otto Freundlich à Saint-Martin) et de l’histoire universelle (la Seconde Guerre mondiale et l’art contemporain transfrontalier). Le choix de D. M. de peindre en jaune cadmium la face striée de sa tête monumentale taillée dans une pierre locale (en écho à la « Tête jaune » d’O. Freundlich) évoque parfaitement le rayonnement et les ondes de choc. Cette œuvre devra être solaire et sismique, ou n’être pas là.
Cet entrecroisement peut également se traduire dans la combinaison des actions de creuser et d’ériger.
→ Creuser, c’est approfondir, refonder, enraciner plus profondément le lieu, et exhumer certains éléments oubliés (ex : reprise de fondations, salle enterrée du C.A.M.I. qui met en valeur les bases de la Tour, piscine souterraine offrant un autre point de vue au sud, forage et installations géothermiques faisant bénéficier des apports de la terre, d’abord de l’eau inexistante en surface etc).
→ Ériger, c’est surélever, rehausser ou exhausser les bâtiments existants (majoritairement horizontaux) pour leur donner une dimension de verticalité,voire de transcendance (ex : rehausser certains toits, sculpture hiératique de Monfleur en vis-à-vis avec la Tour et en répons à l’autre verticalité donnée par le cyprès séculaire sur la terrasse), ou donner des points de vue plus élevés (ex : surélévation du « château » pour le restaurant panoramique, ou passage suspendu entre les deux corps de bâtiments de la « ruelle »).
5 L’entrelacs formes / forces ( → séjourner /passer) : Une esth/éthique du rythme.
Le projet « Recréer Taïchac » assume, par sa dénomination même, (re)donner vitalité à un lieu que la vie (humaine) a déserté, et pour ce faire, assure rendre l’endroit, à nouveau frais, vivable et habitable.
Viabiliser aujourd’hui une terre, ce n’est plus seulement lui assurer le besoin d’eau nécessaire à la vie – qu’un simple puits suffirait à combler – : c’est tout autant le raccorder, le relier, le connecter – ou pas – à un écheveau de réseaux (aquatique, électrique, thermique, informatique etc), qui apparaissent comme autant de flux invisibles , indispensables à toute forme de vie actuelle et toute norme de confort moderne.
Pour répondre et correspondre à ces nouveaux besoins, l’architecture jusqu’alors n’a connu que deux optiques : la tartufferie, ou la gabegie.
La première – la plus répandue – consiste à cacher dans toute construction ces liens vitaux, cette dépendance à l’extérieur : on enfouit les réseaux extérieurs ; on encastre les circuits intérieurs. Le résultat est pure magie : la lumière vient de nulle part – c’est Fée électricité – ; les eaux usées partent à vau-l’eau – c’est le mystère Water closed. Ainsi est sauve, l’illusion d’un « chez soi » indépendant et non-polluant.
En restauration, ce « cachez ce lien que je ne saurais voir », n’est jamais que démultiplié : on n’enfouit plus les lignes, on enterre les poteaux ; on n’encastre plus les câbles ; on enchâsse le diable.
La seconde est plus rare. Et pour cause, elle relevait d’un vrai projet architectural, aujourd’hui dépassé. Son modèle absolu restera le Centre Beaubourg de Rogers et Piano. Leur paradigme : la circulation énergétique. Ici, de l’extérieur comme à l’intérieur, tout n’est que tuyaux et canaux de couleurs vives, qui rendent ostentatoires tous les flux invisibles et infinis de la vie d’un bâtiment : aussi bien l’électricité, la chaleur et le refroidissement, que l’afflux de la population (visible sur les escalators transparents, comme des ions dans un accélérateur de particules).
C’était les Trente Glorieuses finissantes, le chant du cygne pompidolien. Et déjà l’agonie de l’ « on n’arrête pas le progrès ».
Au rebours, L’architecture de l’entrelacs entrecroise « la montre et le masque » des liens vitaux : tantôt, elle rend manifestes et visibles ces réseaux, ces circuits – comme autant de nerfs qui innervent et irriguent l’habitat –, tantôt, elle les rend invisibles et insensibles – comme autant de rets et de filets qui énervent et irritent la vie.
L’architecture de l’entrelacs en appelle au rythme.
Le rythme est un mot et un concept grec éminemment double, à la fois physique – concernant la nature – et éthique – définissant un art de vivre. Il dit depuis longtemps à la fois le flux qui coule (rhein, d’où vient le rhume) comme la figure fixée du mouvant (d’où provient le rhumatisme), la force autant que la forme ou la méforme, les flots qui fusent croisés aux mots qui les figent, le devenir infini aussi bien que les formes finies du revenir, la musique en même temps que ses notes etc.
Le rythme est un autre nom de l’entrelacs espace/temps
Relevant essentiellement du rythme de la vie – de son écoulement et de ses empreintes –, la figure de l’entrelacs montre que toute forme naît d’un rapport de forces, que tout figure jaillit comme configuration de puissances, que tout mode de vie ressort d’énergies multiples.
→ Aussi, cette architecture (dé)montre-t-elle :
– Que tout bâtiment étant soumis à des forces telluriques et sismiques, c’est en rendant manifestes les contre-forces, qu’une nouvelle beauté apparaîtra :
Par des travaux de refond/structuration intérieure, donnant à voir le sous-œuvre – embases, poteaux, linteaux et tirants – en bel ouvrage apparent.
Par la mise en œuvre de contreforts ou chaînages extérieurs (ex. : IPN en façades de la Tour), qui contreventent, tiennent saufs, tendent et rénovent les lieux.
– Qu’en pareil site déserté, il faut d’abord rendre réelles et visibles les branchements et adductions aux ressources naturelles, qui redonnent vie :
Par un système visible de forage, qui irrigue la totalité de l’ermitage.
Par le non-camouflage des systèmes de récupération des eaux de pluie et de traitement des eaux usées.
Par une exposition assumée des panneaux PV et héliothermiques
Par un système hybride (solaire/éolien), qui rende « tangible » l’apport énergétique des éléments environnants, donnant le la.
Par un raccordement aérien assumé au réseau EDF, si nécessaire.
Par l’installation d’une piscine couverte, dont la fonction thermique est ouvertement affichée.
– Que dans l’habitat lui-même, tous les réseaux ne doivent pas être systématiquement acceptés, ni encastrés, mais sélectionnés et entrelacés à travers les surfaces et volumes, comme autant de fils qui autorisent, ou oblitèrent la vie :
En laissant voir les conduits des poêles et des puits de lumières.
En faisant apparaître au maximum les adductions d’eau.
En donnant à voir par ex. les conduits intérieurs du puits canadien, ou les circuits d’aération quand ils sont indispensables (cf musée)
En refusant l’irresponsabilité du tout-à-l’égout par l’installation de toilettes sèches, autant que faire se peut.
En rendant +/- visibles certaines installations techniques (compteurs, locaux techniques, économiseurs d’eau etc)
→ Cette monstration des circuits intérieurs multiples oblige à une grande inventivité esthétique, et à un soin particulier apporté au choix des matériaux. Ex :
Création d’une réserve entre le bas des murs porteurs et la dalle de Rdc pour faire passer la plomberie en cuivre.
Installation d’un « ruisseau » dallé au bas des verrières pour rafraîchir l’été par un écoulement d’eau en circuit fermé.
Recouvrement en verre de certaines canalisation au sol (ex : conduits en gré du puits canadien)
→ Cet entrelacs formes/flux comme architecture du rythme doit ouvrir et littéralement donner lieu à un art de vivre et d’habiter, à une éthique – en grec éthos signifie d’abord l’habitat -, qui relie la halte et le passage, un lieu de séjour et un endroit de visite, ce qui définit on ne peut mieux … le projet global « Recréer Taïchac » :
« Ce n’est pas seulement affaire de musique, mais de manière de vivre : c’est par vitesse et lenteur qu’on se glisse entre les choses, qu’on se conjugue avec autre chose : on ne commence jamais, on ne fait jamais table rase, on se glisse entre, on entre au milieu, on épouse ou on impose des rythmes. » Gilles Deleuze
* * *
En résumé : l’entrelacs annonce/énonce une architecture qui cherche et trouve, sur tous les plans, à manifestement entrecroiser et discrètement rythmer les éléments opposés & les espaces séparés.
Le concept de l’entrelacs n’est pas artificiellement forgé, il naît de la lecture conjuguée du lieu – marqué par le dialogue entre vestiges abandonnés du passé et activité viticole présente – et du projet « Recréer Taïchac » lui-même, dont le leitmotiv – faire se rencontrer création et recréation – se (re)trouve dans la conception du nouveau dess(e)in de l’ensemble, comme de chaque bâtiment - ex : croisement habitation/atelier dans le « L », imbrication salles d’exposition et lieu de création dans le « château » + salle de restauration/cuisine ; inclusion/intrusion d’une salle de travail (negotium) au sein même du lieu de repos et de loisir (otium) qu’est l’hôtel etc .



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